Terres vierges, suivi de Hamlet et Don Quichotte

« L'apparition simultanée d'Hamlet et de Don Quichotte est significative : ces deux types sont les deux faces opposées de la nature humaine. Chacun de nous ne tient-il pas plus ou moins de Don Quichotte ou d'Hamlet ? »
« Qu'est-ce qui t'arrive, Alexis Dmitrich, Hamlet russe ? »

Terres vierges est le dernier roman d’Ivan Tourgueniev. Il nous raconte l’histoire de jeunes révolutionnaires russes aux prises avec les difficultés de leur engagement, l’incom-préhension du peuple, l’égoïsme des classes dirigeantes et la violence du régime tsariste. Le lecteur se trouve plongé dans l’histoire réelle de la fin du XIXe siècle en Russie. Il revit, à travers les personnages de Néjdanof, Marianne, Solomine, Markelof, Pakline et le couple Sipiaguine, l’aventure des militants révolutionnaires qui voulurent « aller au peuple » et le payèrent pour la plupart de nombreuses années de prison, de la déportation en Sibérie ou de leur vie. Dans un style à la fois romantique et réaliste - caractéristique de l’auteur -, le récit nous transporte sur ces terres de la campagne russe, encore vierges de toute conscience politique mais resplendissantes d’une beauté majestueuse que Tourgueniev a célébrée depuis Mémoires d’un chasseur, en passant par Dimitri Roudine, Une nichée de gentilshommes ou Pères et Fils. Il nous fait également découvrir un nouveau type d’héroïnes, de femmes libres, autonomes et combatives, de celles qui écriront l’histoire de la Russie moderne.
Au sujet de ce livre, Flaubert a écrit à son ami Tourgueniev : « Mon grand bon homme, je viens de finir les Terres vierges. Ca c'est un bouquin, et ça vous décrasse la cervelle des lectures précédentes ! J'en suis étourdi, bien que j'en saisisse parfaitement l'ensemble. Quel peintre ! Et quel moraliste vous faites, mon cher, bien cher ami ! »
La réédition de ce roman, devenu introuvable, est accompagnée du célèbre essai de Tourgueniev, Hamlet et Don Quichotte, qui a marqué la littérature russe d'une empreinte indélébile. Cet essai n'a pas seulement influencé les œuvres de Dostoïevski ou de Tolstoï mais aussi celles de Camus. En appendice de ce livre, on trouvera deux études spécifiquement consacrées à l'importance de la pensée de Tourgueniev dans la construction par Camus de son œuvre philosophique et théâtrale.

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Critiques :

« Un rêveur incertain », par Dominique Autrand, Le Monde diplomatique de septembre 2014
« Tourgueniev, l'éternel oublié », par Daoud Boughezala, Causeur du 24 mai 2014

Le dernier roman de Tourgueniev salutairement réédité (Le Magazine littéraire de mai 2014)

Exhumer des continents perdus de la littérature est une pratique en vogue. Mais rares sont les éditeurs qui fournissent des pistes pour s’orienter dans l’inconnu ou le retrouvé. La republication de Terres vierges – ultime roman de Tourgueniev – mérite donc d’être saluée. D’abord parce que le texte – génial ouvrage de salubrité psychologique à l’usage des révolutionnaires – est accompagné de l’éclairant manifeste littéraire de Tourgueniev, « Hamlet et don Quichotte ». Ensuite parce que le dispositif critique permet aux textes d’entrer en résonance entre eux, et avec toute la littérature…

Terres vierges raconte les aventures rurales d’un révolutionnaire pétersbourgeois, Néjdanof. Bâtard d’un prince, il est embauché comme répétiteur par le puissant Sipiaguine et part pour la campagne. À lui « le peuple russe que nous ne connaissons pas mais que nous chérissons, de tout notre être ». Las ! un de ses complices en sédition, le sombre propriétaire Markelof, se voit livré aux autorités par ses propres paysans. Quant à Néjdanof, il rentrera ivre mort de sa dernière harangue. Entre-temps, il se sera enfui avec Marianne, nièce de Sipiaguine, avide elle aussi de changement, mais à la tête mieux faite. Salué par Flaubert, le roman a quelque chose d’un « Bouvard et Pécuchet font la révolution ». S’en détache toutefois le personnage de Solomine, responsable de fabrique qui ne nourrit pas de projet démesuré mais œuvre simplement au progrès. D’ailleurs Tourgueniev réserve ses traits les plus durs aux nobles, tel Kalloméïtsef, qui veut « réduire en poudre tous ceux qui font de l’opposition à qui que ce soit, à quoi que ce soit ».

Tourgueniev, lui, pratique une autre forme de réduction : ad Hamletum et ad Quichottum. Cela apparaît dans son essai, qui décrit les hommes selon leur attitude devant l’idéal. D’un côté, les Hamlet égotistes, qui placent l’idéal à l’intérieur d’eux. De l’autre, les Quichotte, qui vivent « en dehors de soi, pour les autres […] pour extirper le mal ». Tous les personnages de Terres vierges sont des mixtures hamleto-quichottesques. Très attentif à ses tourments, Néjdanof est essentiellement hamletien, quand sa jolie Marianne est abondamment quichottesque. Miracle de cette pensée: elle permet aussi de décrire tous les personnages de la littérature russe, et même l’humanité dans son ensemble ! Notons enfin la thèse de la préface, qui envisage Terres vierges comme une réponse aux Possédés de Dostoïevski, et l’annexe finale, qui postule que Tourgueniev fut une source essentielle de la pensée et du théâtre camusiens… La Révolution ne vient jamais de là où on l’attend…

Alexis Brocas

Auteur: 
Ivan Tourgueniev
Collection: 
Les écrivains engagés
Nombre de pages: 
382
ISBN-13: 
978-2-36194-021-8
Langue: 
Français